Gilets jaunes et violences policières,Julian Assange : les médias portent le voile

Gilets jaunes et violences policières,Julian Assange : les médias portent le voile

Gilets jaunes : voile médiatique sur les violences policières

https://www.acrimed.org/Gilets-jaunes-voile-mediatique-sur-les-violences
par Frédéric Lemaire,

Lundi 17 décembre, Amnesty International publiait une enquête dénonçant « le recours excessif à la force par des policiers » pendant les manifestations des gilets jaunes, comprenant de nombreux témoignages de victimes et de secouristes, mais aussi de photographes et journalistes. L’ONG s’inquiète du nombre de blessés très élevé (1 407 manifestants, dont 46 grièvement selon les chiffres officiels), et de l’absence de toute réaction ou de remise en cause de la part des autorités face à un tel bilan. Cette enquête a fait l’objet d’une couverture médiatique quasi-nulle, qui témoigne du désintérêt des grands médias vis-à-vis des violences en manifestation… lorsqu’elles sont commises par la police.

C’est peu dire que l’enquête d’Amnesty International sur les violences policières a eu mauvaise presse. Publiée lundi 17 décembre, elle a fait l’objet de trois brèves le jour même (sur les sites de Libération, de RT France et de Reporterre) et trois le lendemain (sur les sites de LCI, Franceinfo et de Linfo.re). Et c’est tout, à l’heure où nous écrivons cet article.

Mention spéciale pour LCI, qui accompagne l’articulet dédié à l’enquête d’Amnesty d’un extrait vidéo plein d’à-propos… intitulé « comment la police a gagné en efficacité » :

Comme son titre l’indique, ce sujet (tiré du JT de 20h du samedi 8 décembre) détaille et justifie le dispositif répressif mis en place le jour même, et qui a conduit à plus de mille interpellations et plus de 200 blessés (soit un sixième du total des blessés sur l’ensemble du mouvement). Par volonté, peut-être, de « rééquilibrer » les informations de l’enquête d’Amnesty ?

« Mutisme » de la presse sur les violences policières ?

Un article de la rubrique Checknews sur le site de Libération revient sur l’absence de couverture médiatique de l’enquête d’Amnesty International. L’auteur commence par botter en touche pour ce qui concerne les autres médias (« Nous ne pouvons répondre à la question du choix éditorial pour l’ensemble des rédactions »). S’agissant de Libération, l’auteur fait valoir que le quotidien a déjà « largement » écrit sur les violences policières (deux articles dans le journal papier, un sur le site, et quatre dans la rubrique Checknews). En tout, cinq articles sur des vidéos de violences policières ; un article avec des témoignages de trois victimes ; et un dernier sur un appel d’avocats pour interdire les grenades lacrymogènes instantanées (GLI).

Une couverture médiatique qui n’est certes pas nulle [1]. Mais est-elle vraiment suffisante pour justifier de passer à la trappe l’alerte d’Amnesty International ? Est-elle à la hauteur de l’ampleur nouvelle de la brutalité de la répression policière, dénoncée par cet article de Bastamag, à l’origine d’un décès, d’un coma et de nombreuses mutilations ? Cela se discute…

Quoi qu’il en soit, la couverture des violences policières par Libération reste largement plus fournie que celle du Parisien, qui préfère à son habitude jouer la partition de la préfecture. Elle est également plus consistante que celle du Monde, comme en témoigne le grand vide de la rubrique « violences policières » du site du quotidien. Dans le « live » du Monde dédié à la manifestation du 8 décembre, un lecteur interroge le journal sur son « mutisme » s’agissant des violences policières. Le journaliste s’en défend et avance une sélection de… trois contenus : la vidéo de l’interpellation des lycéens de Mantes-la-Jolie (republiée sur le site) ; un article évoquant l’appel des avocats sur les grenades GLI ; et un article intitulé « gilets jaunes, un casse-tête pour le maintien de l’ordre » où il n’est question nulle part de violences policières. À noter cependant que deux articles ont été consacrés, depuis, aux plaintes des gilets jaunes et de photographes et journalistes suite à la manifestation du 8 décembre.

En tout donc, pas plus de quatre ou cinq contenus sont dédiés à la question des violences policières depuis le début du mouvement des gilets jaunes sur le site du Monde. Un bilan plus que famélique… Et pourtant, ce n’est pas le matériau qui manque. Le journaliste David Dufresne s’est attaché à répertorier et à vérifier les signalements de dérives et de violences policières depuis le début du mouvement. Il en compte plus de 200 fin décembre.

Journalisme de préfecture sur les chaînes d’info en continu

Sur les chaînes d’information en continu, c’est encore une autre affaire. Nous avons déjà documenté la manière dont les chaînes d’information en continu traitaient de la question des violences, à travers plusieurs exemples. Nous sommes revenus sur la mobilisation des éditocrates et des experts qui ont quadrillé les plateaux télévisés pour livrer un discours policier, rejeter la responsabilité des violences sur les manifestants, voire appeler à plus de répression. Nous avons évoqué, en particulier, la manière dont les humiliations et violences policières à l’égard des lycéens de Mantes-la-Jolie avaient été relativisées, voire justifiées sur certains plateaux télévisés. Nous sommes également revenus sur les démonstrations de journalisme « aux ordres », à la veille des grandes manifestations, sur BFM-TV et CNews.

Un article de Checknews relate un autre épisode représentatif de la manière dont les chaînes d’information en continu traitent les violences policières. Le dimanche 9 décembre sur BFM-TV, un gilet jaune interpellait l’animateur Bruce Toussaint sur l’absence de couverture médiatique des violences policières par les chaînes d’info en continu. L’animateur le coupe pour s’en expliquer. Il y aurait, selon lui, des règles qui interdiraient de montrer à la télévision « des personnes menottées » ou encore « des violences physiques sur une personne. » Ce qui est faux, s’agissant de la diffusion d’images de violences physiques, comme le rappelle l’article de Checknews.

L’article rapporte également les directives données par la directrice de la rédaction de BFM-TV à ses équipes, leur demandant d’éviter de diffuser en direct des images de violences contre les personnes (de la part de manifestants comme de la police) afin « de ne pas être accusé d’indécence ou de complaisance ». Hors direct, ce choix éditorial n’avait pourtant pas empêché cependant, par le passé, de diffuser des images de violences policières, comme le note l’article… « L’excuse » de Bruce Toussaint ne tient donc pas. On peut donc proposer d’autres hypothèses pour expliquer le quasi-mutisme de BFM-TV s’agissant des violences policières. Comme celle, par exemple, d’un choix éditorial délibéré et perceptible dans de nombreuses émissions, et qui consiste à adopter systématiquement un point de vue policier sans recul par rapport à la communication gouvernementale [2]

Notons cependant que tous les journalistes de télévision ne partagent heureusement pas les scrupules de Bruce Toussaint s’agissant des violences policières. Le 13 décembre, France 2 a diffusé un numéro d’Envoyé spécial à propos de la surenchère de la violence qui revient notamment particulièrement sur les violences policières, avec des témoignages édifiants de manifestants blessés lors de précédentes manifestations.

***

Au vu de ce rapide tour d’horizon du traitement des violences policières dans les médias, on comprend que le faible retentissement du rapport d’Amnesty International sur les violences policières n’est pas vraiment une surprise. Le précédent rapport, publié l’année dernière, avait d’ailleurs déjà fait l’objet d’une couverture discutable, comme nous l’avions alors souligné. Tout se passe comme si l’ampleur croissante des violences policières était inversement proportionnelle à l’intérêt qu’elles suscitent dans les grands médias ; alors même que les violences des manifestants y sont scrutées, commentées, dénoncées à longueur de journées. Cette couverture à géométrie variable des violences témoigne une fois de plus d’une tendance médiatique lourde que nous avons pu observer pendant les mobilisations sociales de décembre : celle de l’emprise des réflexes et des mécanismes du journalisme de préfecture, dans la presse comme dans les chaînes d’info en continu, ou encore dans les péroraisons des éditocrates.

Frédéric Lemaire

Julian Assange seul face au silence médiatique

https://www.acrimed.org/Julian-Assange-seul-face-au-silence-mediatique

par Mathias Reymond,

Il était une fois un informaticien lanceur d’alerte qui, avec une poignée de cyber-activistes, avait fondé un média d’information – Wikileaks – révélant au monde entier des crimes de guerre, des intrigues géopolitiques et des stratégies d’espionnages de grande ampleur.

Il était une fois Julian Assange.

Aujourd’hui, l’informaticien vit reclus dans l’ambassade d’Équateur à Londres. Il ne peut ni sortir – il serait immédiatement arrêté par la police britannique et probablement extradé vers les États-Unis où une lourde peine de prison l’attend –, ni rester indéfiniment dans l’ambassade car ses conditions « d’hébergement » sont délétères (pièce exiguë, sans lumière du jour, visites restreintes) et sa santé se dégrade – d’ailleurs l’Équateur a prévenu : si l’examen de santé est négatif, il devra de toute façon quitter l’ambassade pour se faire soigner dans un hôpital.

Mais qu’est-il reproché au juste à Julian Assange ? Simplement d’avoir dévoilé des faits réels. Et il l’a fait en prenant des risques.

De nombreux médias – sans prendre de risque, eux – ont relayé les principaux faits publiés par WikiLeaks. Par exemple ceux-ci :

– Du 1er janvier 2004 au 31 décembre 2009, la guerre en Irak a fait environ 110 000 morts irakiens pour cette période, dont 66 000 civils, et les troupes américaines auraient livré plusieurs milliers d’Irakiens à des centres de détention pratiquant la torture.

– Dans le camp de Guantánamo, plus de 150 innocents d’origine afghane et pakistanaise ont été détenus des années.

– Trois présidents français, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy et François Hollande, ont été espionnés sur écoutes par la NSA (National Security Agency).

– Etc.

Pourtant, certains de ces mêmes médias et quelques partis de gauche (en particulier les Démocrates aux États-Unis) se focalisent sur une révélation faite par Wikileaks : la publication des emails piratés de la campagne de Hillary Clinton. « Estimant que cette affaire a favorisé les desseins russes et l’élection de M. Trump, rapporte Serge Halimi dans Le Monde Diplomatique [1], [la gauche] oublie que WikiLeaks a alors dévoilé les manœuvres de la candidate démocrate pour saboter la campagne de M. Bernie Sanders durant les primaires de leur parti. À l’époque, les médias du monde entier ne s’étaient pas privés de reprendre ces informations, comme ils l’avaient fait pour les précédentes, sans pour autant que leurs directeurs de publication soient assimilés à des espions étrangers et menacés de prison. »

Les cyber-militants auraient en creux contribué à la défaite du camp Clinton au profit de Trump… Pourtant ces révélations étaient des faits réels, objectifs, qui ne servaient que la vérité. Des « vraies informations », en somme.

Pas des « fake news » comme celles par exemple diffusées par le très sérieux Guardian en Grande Bretagne. En effet, le quotidien – plutôt classé à gauche, et dont le travail aux côtés des lanceurs d’alerte (comme avec Edward Snowden) avait été jusqu’alors irréprochable – s’est fait le relai d’une rumeur : l’ancien directeur de campagne de Donald Trump, Paul Manafort, aurait visité secrètement Assange à trois reprises à l’ambassade de l’Équateur à Londres. Or les faits sont troubles, et l’affaire vaseuse. Rapidement démentie – preuves à l’appui – par les deux intéressés, le quotidien britannique rétropédale et propose une version plus évasive sur son site Internet concernant la véracité de ces informations. Mais c’est trop tard, car cette « rumeur » a déjà fait des petits dans la presse française – puisque l’emploi du conditionnel n’est même pas d’usage pour certains médias (« Manafort, le directeur de campagne de Trump, a rencontré secrètement Assange » pour L’Obs) – et internationale.

Condamné d’avance par les différents gouvernements de son pays d’origine – l’Australie –, assuré de finir ses jours au fond d’une geôle aux États-Unis, menacé d’être lâché par le nouveau pouvoir en Equateur (un temps soutenu par Rafael Correa, il ne fait pas – du tout – l’unanimité auprès du nouveau gouvernement), il est honni par la Grande Bretagne (embarrassée de sa présence sur son territoire) et l’Espagne (puisqu’il a soutenu l’indépendance de la Catalogne) [2]… Pis, Assange est aujourd’hui oublié par ceux qui ont relayé les informations de WikiLeaks depuis une douzaine d’années et ne peut désormais compter que sur une poignée de soutiens dans le monde.

À travers lui, ce sont les conditions d’existence même des lanceurs d’alerte qui sont en jeu aujourd’hui : leurs conditions d’expression – toujours contraintes – et leurs protections contre les poursuites ou les persécutions – toujours restreintes.

Accepter cela, et les laisser vivre ainsi, revient à accepter qu’un pays seul puisse dicter à ses alliés et au monde entier quelles sont les « bonnes » et les « mauvaises » informations.

Tous ces lanceurs d’alerte ont-t-ils eu raison de révéler au monde les systèmes d’espionnage intrusif et mondialisé mis en place par les États-Unis, les comptes détaillés des grandes entreprises implantées dans les paradis fiscaux, les crimes de guerre non punis, etc. ?

Oui. Ils ont eu raison. Et les faire taire ne nous empêchera pas de les soutenir. Au contraire.

Il était une fois un informaticien lanceur d’alerte qui, avec une poignée de cyber-activistes, avait fondé un média d’information – WikiLeaks – révélant au monde entier des crimes de guerres, des intrigues géopolitiques et des espionnages de grande ampleur.

Il était une fois Julian Assange.

Mathias Reymond

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